La photo de rue est un genre photographique à part entière puisqu’elle s’accompagne de certaines exigences qui lui sont propres. Mais il s’agit surtout d’une pratique qui s’appuie sur l’inattendu et l’incertitude, sur la présence de l’humain dans la ville, en général. Nous ne savons jamais ce que la rue nous réserve… Le photographe peut bien sûr quitter la rue pour shooter dans des espaces recevant du public comme les gares, métros, cafés, centres commerciaux… ou même les musées…
Drôle d’idée me direz-vous de faire un article sur la photo de rue alors que nous sommes en plein confinement !… C’est peut-être parce que la rue me manque… Et puis partons du principe que nous nous inspirons maintenant de la théorie et de la technique pour être prêt dès que nous pourrons à nouveau arpenter la rue. Il faut être conscient que cette dernière est un formidable terrain de jeu, accessible à tous, pour le photographe autodidacte et débutant. Il peut ainsi apprendre de ses sorties répétées, par l’expérimentation. Mais des photographes célèbres du XXème siècle ou contemporains donnent aussi beaucoup de conseils avisés, grâce notamment à certains livres de référence.

Qu’est-ce que la photo de rue ?
Un peu d’histoire…
Le terme de photo de rue apparaît assez tardivement en France ; soit plusieurs décennies après l’émergence de la street photography dans les années 70 aux États-Unis.
Et pourtant, le travail de photographes célèbres et mondialement reconnus comme Henri Cartier-Bresson, Brassaï, Raymond Depardon, Robert Doisneau, Willy Ronis… et bien d’autres, sans avoir été à l’époque qualifier de photographies de rue répondent pourtant parfaitement à sa définition. Ils étaient souvent qualifiés de photographes humanistes.
Lorsqu’ils photographiaient spontanément des scènes de rue, ils faisaient de la photo de rue… Alors pouvons nous dire que la photo de rue est né en Europe ? En fait, la pratique est née aussi bien en France qu’aux États-Unis bien avant que lui soit donnée un nom.
J’aime beaucoup le travail de Vivian Maier (découvert par hasard à la fin de sa vie, n’ayant elle-même jamais montré ses clichés). Elle a évolué dans les rues du New-York et du Chicago des années 50. Il s’agissait clairement de photo de rue. Même si le terme n’existait pas encore, la pratique était répandue.
Alors, photographes de rue ou pas, gardez toujours à l’esprit que s’inspirer des plus grands photographes permet de progresser. Et dans le domaine de la photo de rue, ils sont nombreux à s’être démarqués par leur vision de la ville. Paris inspira largement les photographes avec des images prises « sur le vif ».
Une définition concise
Quatre éléments sont indispensables pour réaliser une photo de rue :
- un lieu ouvert au public (rue, parc, métro, café, musée…)
- de l’humain ou au moins une trace de son passage
- une scène improvisée, inattendue, souvent désinvolte
- un photographe au regard aiguisé capable de saisir « l’instant décisif »
Une définition simple et assez approchante serait : « La photographie de rue (« Street Photography ») est une pratique de la photographie en extérieur, dont le sujet principal est une présence humaine, directe ou indirecte, dans des situations spontanées et dans des lieux publics comme la rue, les parcs, les plages ou les manifestations » (Wikipédia).
L’espace public représente un ensemble de possibilités, de situations toutes plus diverses les unes que les autres. En plus, elles se renouvellent à chaque instant…
Pour celui qui sait regarder, qui y promène son œil de photographe, la rue est remplie de scènes inattendues, surprenantes et parfois même complètement insolites…
Une citation de l’écrivain Christian Bobin définit exactement l’état d’esprit qui doit habiter le photographe de rue lorsqu’il sort pour un shooting :
« Ne rien prévoir, sinon l’imprévisible. Ne rien attendre, sinon l’inattendu ».
Mais un point essentiel de la photo de rue, et tous les puristes s’accordent là-dessus, elle ne peut se concevoir sans la présence des passants, de l’humain en règle général ou du rappel de son passage.
Une photo de bâtiment reste une photo d’architecture mais en aucun cas de la photo de rue. Un portrait peut devenir une photo de rue si ce dernier fait parti du tout qu’est la rue, s’il raconte une histoire en fonction du lieu.
Les sujets
Les sujets principaux de la photo de rue étant les hommes, femmes, enfants, qui peuplent les rues, de nombreuses possibilités s’offrent à ce domaine particulier de la photographie.
Leur diversité, tout comme leurs innombrables agissements et interactions, représentent une base solide d’opportunités pour la photo de rue.
Certains photographes travaillent sur un thème qu’ils cherchent à retrouver dans la rue. Dans ce domaine, Elliott Erwitt est le maitre incontesté de la photo de rue sur le thème des chiens et leur maitre. Il a d’ailleurs édité pas moins de cinq livres sur ce thème !


Et les thèmes propices à créer des séries photographiques sont innombrables : les artistes de rue, les reflets (vitrines ou flaques après la pluie), les parapluies, les graffiti, les panneaux de signalisation, les affiches, les sourires, les chaussures, les grimaces… seule votre imagination peut vous brider… tout est possible !
Les décors
Par essence la photo de rue est plutôt urbaine car les interactions humain-environnement y sont plus nombreuses.
L’urbain est un cadre aux multiples facettes pour mettre en situation le sujet humain.
Mais parfois, l’absence de l’humain est remplacé par des vestiges de son passage : graffiti, déchets, constructions, signalisations, affichages publicitaires… Même absent du cadre, tout ramène à lui.

Ces les possibilités de décor sont nombreux, il faut préciser qu’un soin particulier doit être apporter au choix de l’arrière-plan. Il fait partie de l’image à part entière. Il doit être parfaitement en accord avec le sujet.
Certains photographes de rue repère un arrière-plan intéressant et attendent qu’un évènement permette de le révéler. Il faut alors faire preuve d’une grande patience et pas moins de détermination.
Mais comment dénicher ce genre d’endroit dans une ville que vous ne connaissez absolument pas ? Pouvez-vous tout miser sur la chance « de tomber dessus » ? J’ai peut-être une solution pour vous dans ce cas… Il s’agit d’une Application Web conçue pour les photographes : « Viens Photographier Ma Ville ». Elle permet de mettre facilement en contact un photographe de passage dans une ville avec un photographe local qui l’emmène sur ses spots préférés.
5 conseils pour débuter la photo de rue
Rechercher des situations originales.
L’originalité est le maître mot de la photo de rue à mon avis. Sans celle-ci, n’importe quelle prise de vue urbaine serait une photo de rue… C’est très réducteur et absolument pas approprié pour celui qui veut faire de la photographie et non pas « juste » prendre des photos de la rue.
C’est d’ailleurs une question qui divise les photographes tant la limite peut être floue. Certains, trouvant le terme de « photographie de rue » trop galvaudé, préfèrent s’éloigner du courant à proprement parlé pour une approche plus personnelle de la rue.
Il y a dans la photo de rue une dimension artistique qu’il ne faut absolument pas occulter, sous peine qu’elle perde tout intérêt.
Et dans cette optique, je crois que le soin apporté à la composition est primordial. il permet de distinguer une image réfléchie d’une autre plus « amatrice ». Chaque élément qui entre dans le cadre doit pouvoir se justifier pour amener à produire une image finale cohérente en photo de rue.
La rue est un endroit fabuleux et fascinant afin de travailler et développer sa créativité. Et ceci est d’autant plus vrai que les nombreuses opportunités représentent un terreau riche permettant de booster son inspiration.
L’originalité est le résultat d’un cocktail créativité / inspiration bien dosé.
Faire de la photo de rue ne revient pas à photographier la rue. Je me répète mais cette notion est très importante.
L’image doit pouvoir véhiculer de l’émotion, une histoire, un moment.
Conseil : sortez des sentiers battus et soigner votre composition pour ramener des images originales et captivantes.
Faire preuve de patience et de réactivité afin de saisir « l’instant décisif »
Henri Cartier-Bresson est désigné comme le photographe de « l’instant décisif » suite à l’utilisation de cette formule qu’il a faite dans la préface d’un de ses livres.
Pour lui, « l’instant décisif » est ce moment fugace juste avant et pendant l’évènement où le regard du photographe peut voir et anticiper.
« Si vous vous contentez de voir ce qui est évident, vous ne verrez rien ».
Ruth Bernhart
La patience, une des qualités essentielles du photographe, est nécessaire afin de mener à bien un bon shooting de photo de rue.
Imaginons : un photographe a fait un repérage minutieux d’un lieu photogénique et intéressant esthétiquement parlant. Il a une certaine intention de ce qu’il souhaite saisir. Il a pensé son cadrage mais il manque encore dans le cadre son sujet humain. Que lui reste-t-il à faire ? La réponse est simple : patienter jusqu’à ce que le sujet entre ou agisse dans le cadre comme il le souhaite.
La photo de rue se construit grâce à la patience et l’embuscade, ou plus rarement grâce à un magnifique hasard…
Cependant, la rue offre parfois des scènes inattendues et fugaces devant lesquelles le photographe doit pouvoir réagir rapidement.
Être attentif et réactif est un atout pour le photographe de rue qui par essence doit être un instinctif. Cela ne signifie pas qu’il faille appuyer sur le déclencheur avec frénésie, mais plutôt avec réflexion.
Conseil : soyez patiemment à l’affût de « l’instant décisif »
Passer inaperçu
Un bon photographe de rue ne se fait pas remarquer afin de ne pas modifier l’attitude naturelle qu’il recherche. Un sujet qui pose n’est plus dans l’instant. C’est pourquoi le photographe ne doit pas attirer le regard. Et je dirais même qu’il ne doit en aucun cas croiser celui de son sujet, sinon la prise de vue est biaisée.
Toute l’authenticité de ces clichés de rue réside dans le fait qu’ils reflètent un moment donné de la vie sans artifice (un sourire, une connivence, une pose…).
Le meilleur moyen d’être discret est de faire oublier l’appareil photo, de ne pas paraître invasif. Évitez les zooms démesurés qui attirent l’attention. Optez pour un boîtier de petite taille (les reflex sont vite énormes).

Conseil : mêlez-vous aux touristes si cela est possible.
S’approcher
Je sais que souvent la peur, la timidité ou l’impression de déranger vous empêchent de vous approcher suffisamment de votre sujet. Pourtant, une bonne photo de rue implique en général que votre sujet soit assez proche.
Et comme en plus je vous ai déconseillé le zoom afin de vous fondre dans la masse des passants lambda, vous n’avez pas d’autre choix que de vous approcher 😉
Comme le répétais le célèbre photoreporter Robert Capa :
« Si ta photographie n’est pas bonne, c’est que tu n’étais pas assez près. »
Pour un cliché en plan serré d’un sujet, je ne conseille pas la « photo volée » ce peut être très mal pris et c’est normal… Souriez et demandez l’accord si cela vous semble nécessaire, même si cette pratique va à l’encontre de la spontanéité. En fait, c’est une question de bon sens, en fonction des circonstances.
A ce sujet, sachez qu’il existe une réglementation un peu complexe et assez stricte sur les photographies sans l’accord des personnes et le droit à l’image. Même si une certaine « souplesse » toute relative s’applique aux photographes non professionnels, sachez qu’un accord écrit est nécessaire pour la diffusion d’images (notamment sur les réseaux sociaux…). Vous pouvez, à ce sujet, consulter le blog Droit et Photographie ou le site de service-public.fr. Quoi qu’il en soit vous ne devez pas portez atteinte à la dignité d’autrui.
Conseil : pour des plans rapprochés, obtenez l’accord du sujet ; avec un sourire tout est plus simple.
Disposer du matériel adéquat avec les bons réglages
Comme je l’évoquais précédemment, il est nécessaire de déambuler dans la rue avec un matériel le plus discret possible. C’est pourquoi beaucoup de photographes de rue travaillent avec un appareil hybride.
L’objectif le plus adapté à la photo de rue est souvent un grand angle (au cadrage plus large). Vous pouvez privilégier ce seul matériel si vous souhaitez déambuler « léger ».
Pourtant l’utilisation d’un 35mm ou d’un 50mm f/1.8 (très lumineux, avec focale fixe) est également parfaitement approprié. A vous de voir ce qui vous convient le mieux dans la pratique.
Mais surtout, travaillez avec un appareil que vous avez bien en main car la photo de rue demande de la réactivité.
C’est pourquoi il peut être intéressant de préparer en amont ses réglages de base en fonction de la lumière par exemple (connaitre parfaitement les interconnections qui se jouent dans le triangle d’exposition en fonction des conditions de prises de vue).
Vous devez avoir le moins de réglages à faire le moment venu. Tout ira très vite quand « l’instant décisif » se présentera.

Si vous avez une idée précise de ce que vous attendez de votre shooting, veillez à travailler soigneusement cadrage et réglages. Vous n’avez alors plus qu’à attendre patiemment qu’un sujet, un passant, entre dans le cadre.
Quel photographe de rue êtes-vous ?
Ces 5 conseils, accompagnés d’astuces concrètes, sont peu de chose comparés à ce que peut vous apprendre la rue si vous l’arpentez régulièrement.
Je crois que la photo de rue est riche en enseignements aussi bien techniques qu’humains. C’est en pratiquant cette branche de la photographie que vous deviendrez « photographe de rue ». La théorie est bien peu de chose ici. Il faut se frotter à la rue pour la comprendre et découvrir tout ce qu’elle peut vous offrir.
Miser sur la photo anecdotique, forte ou fascinante requiert une pratique assidue. Même si certains clichés laissent penser au heureux hasard d’avoir été présent au bon moment, il y a derrière tout le savoir-faire d’un photographe au regard avisé, capable d’extraire de la rue une image unique.
« Il y a partout des photos à faire. Il s’agit simplement de remarquer les choses et de savoir les organiser. Il faut juste s’intéresser à ce qu’il y a autour de soi et se soucier de l’humanité, de la comédie humaine ».
Elliott Erwitt